Maria

Sur un fond blanc, le visage de Maria, adolescente aux longs cheveux noirs, est tourné vers les lecteurices, à demi dissimulé derrière son bras. Elle semble allongée sur le ventre

manga de Kazuo Kamimura

traduit par Thibaut Desbief

Kana (seinen) 2012
Parution originale : 1971
2 tomes
300 p., 15€
Genre : drame
Public : 16+

CW : sang, mort
TW : agression sexuelle, inceste, homophobie, suicide

Adolescente en pleine rébellion, Maria traverse l’existence telle une tempête inéluctable, affrontant les tabous de son époque avec fierté et cruauté

Totale amertume

On dit souvent qu’il ne faut pas s’appuyer uniquement sur le manga pour comprendre le Japon. Que la vision que l’on a est biaisée et et glamourisée par le Cool Japan, le soft power japonais. C’est vrai. Mais qu’en est-il des oeuvres parues avant les années 90 et qui n’étaient alors destinées qu’au public nippon ? Peut-on les revendiquer comme authentiques ?

La première fois qu’on rencontre Maria, elle débarque en trombe dans la cour de son lycée pour filles au volant de la Rolls Royce familiale. Issue d’une famille devenue riche après la guerre, « une famille détraquée » selon ses propres termes, sa beauté, ses manières, son aura de mystère attirent autant qu’elles provoquent la haine. Maria irradie le refus des conventions, affiche sa bisexualité sans complexe, et se soucie peu du respect aux ainées de son école ou aux membres de sa famille. A 17 ans, elle a déjà une vision aiguisée du monde qui se délite autour d’elle. Et Maria veut vivre, pleinement, sans concession.

Son parcours sera semé d’immoralité, de bagarres de gangs, de sexe, de vérités explosives. D’un simple mot, elle révèle les travers et les insécurités de la société japonaise au tournant des années 70 ; attachement jusqu’à l’inceste, masculinité toxique, vice sous le masque de la respectabilité et des traditions, endoctrinement nationaliste, homophobie, tout y passe. Et quand Maria parle, quelqu’un meurt et quelqu’un vit.

Dans sa quête de soi, elle rencontrera des garçons et des hommes à qui elle va s’attacher et qui souffriront de sa présence et de son absence. Peu à peu, elle perçoit que le monde et les femmes surtout, peuvent exister sans eux, même si elle a besoin d’eux. Elle ne revendique pas un féminisme, mais constate simplement la duplicité du genre masculin qui se communique de père en fils et dont les femmes sont parfois complices. Et Maria cherche l’espoir et celui qui sortira et la sortira de ce cycle de mort.

On peut dire que c’est le destin sans chercher plus loin, mais à l’école, personne ne nous apprend ce que « destin » veut dire, C’est pour ça que je dois vivre : pour comprendre par moi-même ce que personne ne nous apprend.

Maria T.1, page 239

La narration joue à l’équilibriste, les non-dits n’en sont pas, et les mots sont subtilement choisis pour faire comprendre l’impensable. Chaque image a un sens, les textes sont douloureusement poétique et s’ancrent dans le temps et dans la lecture. J’ai eu l’impression de contempler un film d’une époque où transmettre ses sentiments véritables est encore tabou, mais où l’l’héroïne souhaite communiquer et être comprise, acceptée telle qu’elle est.

Il y a quelques années, j’avais lu le Club des divorcées, un manga du même auteur, nous plongeant dans la même période troublée des années 70, et j’ai trouvé cette lecture fascinante parce que aucun pays n’est fier de ne pouvoir apparaitre comme une nation puissante et florissante. Enlisée dans la répression de la révolte étudiante, les scandales politico-financiers, le choc des générations, la société dépeinte dans Maria est emplie de violence, sa jeunesse préfigure les gangs de motards et les sukeban qui hanteront les rues des années durant pour défier l’autorité et la gérontocratie.

Œuvre emplie de romantisme et de vies poisseuses. Maria n’est pas fait pour tout le monde. Les lecteurices devront supporter la douleur, l’irrespect, la mort pour mériter la libération finale de vies enfin sereines et accomplies. Maria sent le soufre et l’espérance et je suis contente de l’avoir rencontrée, aussi inaccessible soit-elle.

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