Intraitable

Sur fond rouge, un homme portant une veste sur une chemise fixe les lecteurices. Il a le menton saillant, les cheveux cours en bataille, des traits incisifs et tirés et arbore un sourire en coin

Manwha de Choi Kyu-Sok

traduit du coréen par Kette Amoruso
Conseils pour le scénario Ha Jong-gang, Kim Gyeong-ok, Lee Seon-ok
Participation au graphisme Jeong Pil-weon

Rue de l’échiquier, 2019
3 tomes
240 p., 20€
Genre : social, thriller

TW : harcèlement au travail, abus psychologiques et physiques sur personnes majeures et mineures, mention de suicide par immolation

Manager idéaliste en perte de vitesse, Lee Su-in doit obéir aux ordres brutaux de sa direction ou démissionner. C’est au moment où il se sent le plus au fond du gouffre qu’il croise Go Gu-shin, représentant une agence de conseil pour le droit des travailleurs.

Grain de sable

Quand une collègue m’a remis ces livres elle m’a dit « tu vas kiffer, ça raconte comment Carrefour s’est fait pourrir la vie par un syndicat en Corée du sud ». Forcément, j’étais intriguée ; la France a un tel culte de la glorification de ses entreprises qu’entendre que l’un de ses fleurons s’est planté à l’international ne peut que susciter une curiosité morbide. De fait, Intraitable est plutôt une fiction où « toute ressemblance avec des faits réels serait purement fortuite ».

Après avoir refusé de renvoyer sans ménagement les employés sous ses ordres, Lee Su-in, manager d’un des magasins de la chaîne Fourmis, est sur la sellette. Ex-militaire issu d’un milieu modeste, ses parents lui ont transmis la fierté, l’honneur et le sens du travail. Des valeurs qui cohabitent mal avec son quotidien fait de confrontations et de désillusions face à des figures d’autorités mesquines et corrompues. jusqu’à sa rencontre avec Go Gu-shin, un homme qui distribue des tracts pour l’agence de conseil auprès des travailleurs. Charismatique, il milite avec la subtilité d’un renard, prêt à tout pour que le droit du travail soit respecté.

Le timide moralisateur et le flamboyant pragmatique vont s’allier, motivés à changer le destin précaire qui attend les employés de Fourmis face aux méthodes indignes de la hiérarchie accrochée à ses privilèges et de la direction française.

Il ne sert à rien de jouer les grands seigneurs. Contentez-vous de défendre votre bifteck.

Go Gu-Shin, conseiller intraitable

Cette série est une fenêtre ouverte sur les luttes sociales qui agitent la Corée du Sud des années 2000 ; un pays en crise, dirigé par une élite militaire en place depuis la guerre de Corée, qui se méfie des élans démocratiques et des changements qui affectent la société. La mondialisation est en marche et laisse la population déjà précaire avec une obligation : tout accepter pour survivre. Tout y compris le harcèlement au travail; les patrons malhonnêtes, les brimades et les coups. On aime le travailleur docile et obéissant ici.

La lutte des Fourmis face à Gaston, le patron français (je pleure de rire à chaque fois que je lis son nom), est une immersion clinique dans un militantisme dénué d’idéalisme. Dit comme ça, ça peut paraître contre-intuitif quand on voit quel fougueux orateur Gu-shin peut être – sérieusement ce type est une machine à punchlines – mais lui sait de première main que ses combats sont longs et doivent être préparés avec minutie et sans espérer une récompense immédiate ou gratifiante. Pugnace, il connait aussi bien les textes de loi que la psyché humaine et ne laisse rien au hasard.

A son contact, Su-in va apprend non seulement à se connaitre mais à s’ouvrir à ses employés qu’il cherche à aider même s’ils ne l’acceptent pas toujours, et à la lutte des classes. Il comprend où il a péché par le passé, met des mots sur les attitudes de ses ainés qui l’ont mis mal à l’aise. Régulièrement recadré par son nouveau mentor, il apprend les ficelles d’une nouvelle guerre qui ne semble pas avoir de fin, du moins tant que son adversaire cherche un moyen de le broyer lui et les autres pour se sentir supérieur.

Médiapart, les #jeudisurvieautaf de Marie Dasylva, Sun Tzu, ce sont les nom qui me sont venus lors de ma lecture en observant Gu-shin, véritable coach en syndicalisme qui détricote face à un auditoire souvent sceptique les ponts d’or et les menaces de ceux qui agissent en toute impunité au nom du bénéfice et du statu quo. En tant que lecteurice éduqué-e vous vous sentirez plutôt dans la peau d’un Su-in. Vous vous pensiez à l’abri de ces considérations et vous retrouvez balloté-e entre l’envie d’une vie à l’abri du besoin et une justice sociale qui tarde à venir. Sans guide, vous finiriez broyé-e par et pour ce que vous combattez.

Vous n’êtes pas le champion des innocents. Tout homme est lâche, mesquin et décevant par essence. Le combat n’oppose pas les gentils aux méchants. Le but est d’empêcher les imbéciles forts de maltraiter les imbéciles faibles.

Go Gu-shin, le pragmatique

Déjà connu pour son one-shot Nouilles Tchajang (Kana), Choi Kyu-Sok livre ici sa première série, un récit aussi élégant qu’incisif sur les dérives du capitalisme et du patronat dans le contexte sud-coréen. On observe avec une colère grandissante la violence psychologique mais aussi physique élevée au rang de système de valeurs.. L’auteur se garde pourtant d’être manichéen, et dépeint avec justesse la complexité de l’âme humaine prise dans la servitude ou ses intérêts.

Tout le récit de l’ascension et de la chute de Carrefour en Corée, ses pratiques managériales et antisyndicales tiennent dans le microcosme fictionnel de Fourmis, l’auteur raconte la petite et la grande Histoire qui ont créé ce terreau où naissent les revendications et l’opposition farouche de l’élite, il donne les chiffres, dit les termes qui fâchent l’un ou l’autre camp sans faire de concession. De cette éducation à la dure, on ne sort pas grandi, mais changé.

Le dessin est précis, presque photographique. Le soin apporté au expressions d’un visage, au positionnement des corps, à la lumière rendent justice à l’atmosphère à la fois feutrée; délétère et violente qui transpire des pages. Le grand format et le papier très épais (et que j’adore) contribuent également à ce sentiment. Tourner une page donne une sensation de responsabilité lorsque l’on veut connaître l’issue de ce récit.

Intraitable est un coup de poing dans notre société contemporaine. Il est quasiment impossible de ne pas sortir de cette lecture sans vouloir renverser une table et et hurler « mort au capitalisme ». Réaliste et glaçant, ce n’est portant pas un récit pessimiste. J’aurai encore beaucoup de choses à dire – la place des femmes, des seniors, des enfants dans ce système fait froid dans le dos – mais cette chronique est déjà bien longue alors ma seule recommandation et de lire d’urgence cette œuvre nécessaire.


Pour aller plus loin

Les mouvements sociaux et syndicaux en Corée du Sud ont une histoire bien plus tumultueuse qu’il n’y parait, comme le résume cet article de CKJpopnews, qui retrace l’implantation du syndicalisme de la fin de la guerre de Corée à nos jours.

Intraitable fait également mention du suicide par immolation d’un activiste souhaitant sensibiliser à la cause des travailleurs au début des années 70. Cet homme a vraiment existé et son nom est Jeon Tae-il. Son histoire est racontée dans cet article Wikipedia en anglais.

Face au succès, le manwha a été adapté en un drama de 12 épisodes diffusés à l’automne 2015. Intitulée Awl, la série a également eu un écho retentissant dans la population.

Carrefour finira par quitter la Corée en 2006.

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