La cantine de minuit

Rassemblés autour d'un comptoir en bois, tournés vers le public comme s'ils posaient pour la photo, se trouvent quatre individus, deux hommes en costume cravate, une femme, et le chef cuisinier, en veste bleue, tenant une cigarette à la main.

manga de Yarô Abe

Traduit par Miyako Slocombe

Le lézard noir (2017)
9 tomes, en cours
300 p., 18€
Genre ; cuisine, tranche de vie

Le restaurant n’a pas de nom, mais tout le monde l’appelle la cantine de minuit parce qu’entre minuit et sept heures, le chef vous sert ce que vous voulez.

Le perchoir des oiseaux de nuit

J’adore manger, et depuis longtemps, j’aime les mangas culinaires, parce qu’ils ont cette capacité unique de vous donner faim, de transmettre la saveur de la nourriture, alors qu’il ne s’agit que d’images en noir et blanc. Et j’aime les bonnes histoires. La Cantine de minuit rassemble tout cela.

Avec son air un peu bougon, sa cicatrice sur l’oeil gauche et sa veste bleue, le chef cuistot est reconnaissable entre tous. Il pose un regard aussi pragmatique que bienveillant sur son petit monde et ne s’étonne presque de rien. Que ses client•e•s viennent tous les jours ou tous les ans, il se rappellera d’elle us. Et comme son restaurant, il n’a pas de nom.

Ici, on peut manger de tout pour peu que le chef ait les ingrédients. Rien de luxueux, mais des plats qui revigorent, rappellent les bons moments ou les souvenirs doux amers. Des plats qui révèlent toute l’étendue de la cuisine familiale et de la gastronomie japonaise, loin de nos clichés de sushis d’Occidentaux, même s’il en sert.

Les clients, ce sont souvent les mêmes, un petit groupe de réguliers autour duquel gravitent des gens arrivés là par hasard. Yakuzas, flics, hôtesses, femmes d’affaires, étudiants… tout le monde est bienvenu tant que la neutralité du lieu est respectée. Les convives ne sont pas avares d’histoires croustillantes et friands de rumeurs, et par-dessus tout ils aiment faire de nouvelles connaissances autour d’un plat. Chaque récit, d’une dizaine de pages, est l’occasion de découvrir un met et la tranche de vie qui y sera attachée, et voir que le mangaka porte une grande attention aux détails pour dessiner la nourriture (et le voir rager dessus, il déteste dessiner le riz parce que c’est super long !)

Il est souvent question d’amour et de sexe. Rencontres, séparations, coucheries, adultères. Beaucoup d’adultères même. Les Japonais semblent avoir une culture de l’infidélité bien ancrée, surtout masculine, au point que je me demande si elle a été étudiée tant elle a l’air d’une institution. Plus généralement, le manga permet de toucher du doigt le « vrai » Japon des vrais gens, ces couples séparés par le travail, les rapports parents-enfants ou la hiérarchie dans l’entreprise, les amitiés, les amours, la richesse, la pauvreté, la quête de sens où le simple besoin de se détendre et d’oublier.

Le restaurant est une véritable bulle hors du temps. Les clients vont et viennent, les saisons passent. A part lors de l’explosion de Fukushima, il n’y a aucun marqueur temporel. Impossible de savoir combien de temps s’écoule entre deux histoires, on ne peut que supposer, et au fond, cela importe peu, tant qu’on se régale.

Le trait de Abe-sensei est à la fois très épuré et expressif. Il n’a pas besoin d’insister sur de grands détails pour ses personnages, qui peuvent exprimer leurs émotions d’un froncement de sourcils, d’une bouche grande ouverte ou par un sourire béat et une onomatopée de satisfaction. Même la nouriture est présentée simplement, mais toujours avec un souci du détail qui rend le tout succulent et aisément reconnaissable.

Vous me direz que 18€ pour un tome, c’est assez cher, et vous aurez raison. L’explication est simple : chaque tome rassemble deux volumes de l’édition originale, qui en compte vingt. L’éditeur aura donc bientôt rattrapé la parution japonaise.

La Cantine de minuit, c’est un microcosme foisonnant d’êtres singuliers, amusants, parfois pathétiques, souvent sympathiques. En refermant un tome, vous aurez envie qu’il y ait, près de chez vous, une gargote qui ne paie pas de mine, prête à vous accueillir pour une fringale nocturne, et où les convives vous raconteront une histoire olé olé. Laissez-vous tenter.


Pour aller plus loin

Si vous vous sentez l’âme d’un cuistot, vous pouvez vous procurer les livres de la Cuisine de minuit, toujours chez le Lézard noir, qui rassemblent les recettes les plus emblématiques du restaurant. Outre des recettes connues comme les ramens ou les sashimis, vous trouverez des recettes plus familiales, simples et facile à faire. La difficulté réside dans votre capacité à vous procurer certains ingrédients, mais la plupart sont facilement trouvables même dans une épicerie non-asiatique.

Si vous possédez un compte Nefflix, vous pouvez regarder les deux saisons de l’adaptation en drama, Midnight diner Tokyo Stories. J’ai adoré la regarder, moi qui avait un très mauvais souvenir du surjeu des acteurs japonais.

Un commentaire

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.