La grande traversée

Un bateau en papier couvert de kanjis vogue sur une mer calme, au dessus planent un soleil et des nuages.

roman de Shion Miura

Traduit par Sophie Rèfle

Actes sud 2019
268 p., 22€

Introverti et maladroit en société, Majime est débauché du département des ventes pour mener à bien un projet de longue haleine : créer un dictionnaire.

Un océan de mots

L’avantage avec les polémiques provoquées par notre actuel gouvernement conservateur, c’est qu’il y a toujours un livre ou des faits pour le détromper et le remettre à sa place. Si j’étais certaine que ce livre calmerait ses élans rétrogrades, alors je lui offrirai La grande Traversée. Mais je préfère garder ma thune pour des causes encore défendables.

Directeur du département des dictionnaires au sein de la maison d’édition Genbû, Araki cherche celui qui pourra lui succéder et travailler avec le professeur Matsumoto pour réaliser un projet important : la grande Traversée, un dictionnaire imprégné de l’esprit même du Japon et qui aidera ses lecteurices à aborder sereinement la mer des mots.

Repéré par Nishioka, l’assistant d’Araki, Mitsuya Hajime fait son entrée dans le service, où il rencontre également Mme Sakaki. Voilà toute l’équipe dévolue au projet de La grande Traversée.

Hajime est un Otaku dans le plus pur sens du terme. Un passionné des mots, de leur significations multiples. Dans la pension de famille qu’il occupe avec sa propriétaire et Tarô le chat, il a accumulé une masse impressionnante de livres dont la plupart sont d’anciennes éditions de dictionnaires. Il connaît et comprend les mots avec acuité, en contrepartie, il est d’une maladresse confondante et ne sait pas lire l’atmosphère.

Un trait de personnalité à l’exacte opposée de Nishioka. Lui respire l’insouciance et le manque de sérieux. Il préfère parler des femmes plutôt que des dictionnaires et est régulièrement recarder pour ça par Araki. Mais sa personnalité versatile s’adapte parfaitement au travail dans ce département auquel il est loyal. C’est justement cette absence de passion pour l’objet-livre qui en fait un collaborateur et un ami précieux pour Hajime et Araki, bien trop investis pour garder les pieds sur Terre.

J’étais très curieuse de ce livre et l’écriture de Shion Miura, toute en pudeur, a été une vraie source d’émerveillement. On pourrait croire que la conception d’un dictionnaire est ennuyeuse mais ce n’est pas le cas. Elle est lente oui, minutieuse, exigeante, ce n’est pas aussi excitant qu’éditer des revues féminines ou des magazines de prépublication de mangas. C’est simplement un autre rythme que l’autrice s’emploie à rendre avec sincérité.

Entre les pages, le temps passe, lentement, comme pour faire sentir tout le poids de la préparation de ce gros ouvrage. Négocier avec les rédacteurs extérieurs, parfois ombrageux, parler avec l’éditeur, faire des compromis, trouver le papier idéal, la police de caractère parfaite, planifier le nombre de mots d’une définition pour qu’elle ne soit ni trop longue ni trop courte, c’est ça et bien plus que de réaliser un dictionnaire. C’est du stress, de la sueur, une course contre le temps, de l’accomplissement. Et aussi lent que cela puisse paraitre, je me suis sentie obligée de les soutenir et de les encourager en murmurant à ma liseuse.

Pourtant, même si la conception d’un dictionnaire est ardue, nos héros ne vivent pas en vase clos. Pour Majime, la théorie des mots va s’accompagner d’une pratique inattendue pour lui lorsque Kaguya, jeune femme déterminée à devenir cheffe en cuisine entre dans sa vie alors même qu’il doit travailler sur la définition du mot « amour », un sentiment dont il ignore presque tout. La romance s’invite dans le récit, complètent l’éventail de sentiments déjà complexes pour notre héros qui manque de se laisser submerger par eux.

Son arrivée est l’occasion de se pencher sur les différents portraits de femmes réalisés par l’autrice : malgré leur discrétion dans ce monde peuplé d’hommes, elles sont là, toutes en diversité, invisibles soutiens à qui leurs maris veulent enfin rendre justice ou franches et déterminées à revendiquer une place.

On sent que les personnages changent avec les mois, mais cela se fait par petites touches. Chacun vit son lot d’épreuves et de difficultés et en sort grandi et plus ouvert au monde, parfois un peu amers mais jamais désespéré par le changement. Les définitions qui ponctuent le texte et sont souvent l’objet de discussions à bâtons rompues évoluent avec leurs nouvelles connaissances, leurs échanges et leurs recherches.

La grande Traversée parle des mots. C’est un livre pour les amoureux.ses des mots et de tout ce qu’ils transportent et pour qui veut connaitre un monde jusqu’alors ignoré. Un livre au rythme lent, velouté et doux comme les feuilles que l’on tourne du bout des doigts et donc j’ai apprécié chaque moment passé avec.

Le saviez-vous ?

Au Japon, Fune wo AmuThe great Passage a eu un tel succès qu’il a connu une adaptation au cinéma, acclamée par la critique et le public en 2013, puis une adaptation en une série d’animation de 12 épisodes diffusés à l’automne 2016., sur Fuji TV dans sa programmation Noitanima, destinée à un public plus adulte.

Il vous faudra faire preuve d’un peu d’audace pour voir le film mais l’anime est disponible sur Amazon Prime, et je les recommande chaudement.

Bande annonce du film Fune wo Amu présenté au festival international du film de Rotterdam
Bande annonce de l’anime

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